Bienvenue chez les Ch’tis : sympa pour les cons, pour les autres sans gain.

 

 

Bienvenue en enfer

Tout commence par un trauma visuel. Sur fond de ciel bleu à peine nuageux de type côte d’azur (donc vraisemblable) deux constructions anciennes de pierre apparaissent vaguement. L’une n’est autre qu’un beffroi, élément clé dans l’expression du lyrisme nordique, nous y reviendrons. Les 80% restants de l’affiche de Bienvenue Chez les Ch’tis sont consacrés à Kad Merad et Dany Boon, les deux protagonistes principaux du film. Et déjà, c’est l’hécatombe : les deux lurons adoptent une mimique de rire à gorge déployée « j’ai mangé un clown » tellement exagérée qu’on sait que les 1h46 à venir vont se faire dans la douleur, tel l’accouchement de Françoise Dolto (j’y étais). L’histoire raconte que lors de la prise de la photo, le caméraman, pour décontracter ses deux poulains léthargiques, aurait balancé un « si avec ça, Dany n’obtient pas la légion d’honneur », ce qui explique le pourquoi du comment. Le choix du plan américain (et c’est d’ailleurs la seule chose d’américaine mis à part le chauvinisme) pour les Laurel & Hardy du 62 masquerait presque les Minimoys du bas, c’est à dire le reste du casting, qui ont une place de choix entre le H et le T du mot Ch’tis. Notez l’utilisation d’une police de caractère très « PatrickSebastienienne » à mi chemin entre celles Shrek et de Justin Bridou.

Kad (grosse) Marrade

Les premières minutes de BCLC sont difficilement critiquables : Philippe Abrams (Kad Merad), directeur d’un Poste dans les bouches du Rhône, veut être muté sous les cocotiers afin de se la couler douce avec la petite famille constituée d’une femme casse-couille (« Quand-est-ce que t’es muté ? x 30 ») et un gamin transparent (une qualité pour ce film). Après plusieurs occasions passées sous le nez, la pression conjugale se fait de plus en plus ressentir et Philippe décide de prendre les devants en se faisant passer pour un handicapé moteur lors de l’entretien afin d’augmenter ses chances. Oui, la France est un pays merveilleux où il suffit de s’assoir dix secondes dans un fauteuil roulant pour faire croire qu’on y a passé sa vie. La crédibilité de l’administration française en prend un coup mais ce n’est pas vraiment mon problème. Celle du film aussi mais ce n’est pas vraiment mon problème. A deux doigts de voir son rêve réalisé, le postier fait cependant une énorme erreur révélant la supercherie, et générant du coup les premiers rires (NDLR : j’ai esquissé un sourire, que Dieu me pardonne). La sentence est lourde : une mutation punitive de 2 ans dans la ville de Bergues. Le nom fait autant rêver que le paysage. Philippe Abrams y ira seul, tel David face à Goliath, mais en doudoune et bonnet qui vont bien. On se rend compte alors des préjugés qui entourent le Nord, souvent exagérés et non-fondés : le froid, l’alcool, la pluie, la Belgique à deux pas. Et, chose difficile à admettre, le film fait alors… réfléchir. Encore plus après le monologue de Michel Galabru, qui en ancien habitant du Nord pas de Calais, rajoute une couche d’appréhension dans l’esprit d’Abrams. Une bonne prestation à retenir, les élucubrations du vieillard et sa voix rauque sont pour moi les éléments « hilarants » du film. Acteur en devenir.

 

-Vous reprendrez bien un verre durine frelatée ?

-Vous reprendrez bien un verre d'urine frelatée ?

Bienvenue chez les psys

L’oeuvre de Dany Boon a donc premièrement une fonction psychologique permettant de s’affranchir des clichés redondants en la matière. Du moins, c’est ce que je pensais… < musique intriguante >

Ainsi, notre héros à la conscience tourmentée arrive et prend en charge ses fonctions dans la petite poste de Bergues, y rencontrant le personnel composé d’Antoine Bailleul (Dany Boon) et une partie des Minimoys de l’affiche. Des gens sympathiques malgré leur fâcheuse tendance à parler comme s’il leur restait deux dents à la machoire. Mais Monsieur le sudiste déprime, au point d’en devenir désagréable avec son équipe. Néanmoins, les Ch’tis se montrent très compréhensifs avec lui et l’invitent à prendre l’apéro, le font sortir, et petit à petit tout devient rose. Petit à petit ? Non, j’exagère : la bouderie d’Abrams doit durer une dizaine de minutes jusqu’à ce qu’on tombe dans le cliché opposé à celui du propos de départ. Attention, ça va très vite : « Bouhouhou ! Abrams pas content. Veut rentrer maison ! »  «Votre région est GENIALE !». Du gastronome au footeux en passant par le bobo, tous les secteurs de la beauferie sont ciblés avec un parti-pris très carte postale. Le lavage de cerveau opère à merveille car à ce niveau là, le spectateur lambda commence déjà à envisager aller en pèlerinage à Bergues l’été prochain. Comment garder papy attentif (compter la moitié du film) si l’intrigue principale est résolue ? Rajoutons-en une couche : notre héros des temps modernes doit maintenant convaincre à son retour hebdomadaire dans le Sud qu’il vit l’enfer à Bergues, afin d’éviter la parlote avec Madame et ainsi être chouchouté le week-end. Qu’adviendra-t’il de la planète Terre si quelqu’un découvre ce terrible secret ?

 

- Et la pute lui dit : cest normal jai roté

- Et la pute lui dit : "c'est normal j'ai roté"

Un film Rome antique

Puisqu’il faut faire rêver, BCLC comporte son lot de romance, c’est à dire deux histoires d’amour on ne peut plus bateau. La première, à l’origine des péripéties est celle de Philippe et Julie Abrams. Un couple plus vraiment en phase lorsque Philippe se rend compte qu’il s’amuse plus à faire le con avec les ch’tis qu’à rentrer dans le Sud pour lever la génitrice. Heureusement, la puissance mystique des Ch’tis sauvera le couple. La deuxième histoire met en scène Antoine Bailleul et Annabelle Deconninck, les deux jeunots postiers. Jadis, les Romeo et Juliette de la frite fricadelle eurent une brève romance, passionnelle comme pas deux, mais Juliette ne supporta pas que Romeo reste casé chez la matrone, et dût mettre fin à tout ça pour sauter dans les bras du seul personnage qui se rapproche des clichés du Nord : un motard tout droit sorti d’un best of de Strip-tease. Lors de sa première apparition, le choc visuel est bien là. Le choc sonore aussi lorsqu’il propose à sa soumise de l’emmener faire un tour pour je ne sais quel événement tuning ou autre. Ne vous inquiétez-pas messieurs-dames, BCLC tient très peu de la tragédie grecque, et un retournement de situation dont vous me direz des nouvelles fera apparaître un happy-ending dantesque. En effet, il suffira que Kad Merad, incarnation du Hitch gaulois, fasse l’entremetteur pour qu’en deux temps trois mouvements l’anti-héros se fasse jeter et que notre Dany national endosse son rôle d’homme à femmes grâce à son don de carillonneur dans le beffroi qu’on voit sur l’affiche. Qu’on me jette la dernière pierre si ce n’est pas un hommage à Quasimodo, sans parler de la laideur presque attachante qui unit les deux personnages.

 

Peut-on rire de ch’tout ?

-Baisse-toi, on va essayer déviter les critiques !

-Baisse-toi, on va essayer d'éviter les critiques !

Puisque le film est une comédie, il serait idiot de ne pas en examiner les rouages. Ainsi, la plupart des blagues fonctionnent sur l’incompréhension du nouveau venu face aux habitudes linguistiques des Ch’tis. Par exemple, « je lui dit quoi » signifie « je lui dit ça » ou « les siens » se prononce « les chiens ». Pas besoin d’approfondir plus, tout repose sur ça, de la blague potache qui ravira ceux qui ont encore coutume d’amuser la galerie à base d’imitations périmées (on frôle le mémorable « nous avons les moyens de vous faire parler » qui ravit les germanophiles).

Notez que l’alcoolisme notoire des gens du Nord est incarné dans le film par Antoine Bailleul, qui revient mystérieusement de sa tournée du courrier dans un état second. Allez, hop, j’ai une idée pour blanchir les Ch’tis. On n’a qu’à dire que les gens du Nord sont tellement généreux avec le brave facteur qu’ils lui proposent de prendre l’apéro à chaque fois, et que du coup, il finit sa journée beurré qui comme Ulysse. Hé oui : la générosité du Pas-de Calais est un fléau équivoque à la famine au Tiers Monde. Et en plus ça nous permet d’introduire une sempiternelle scène de beuverie, la bouteille se révélant plus fédératrice qu’un joint puisqu’elle parle à la fois au jeune impubère en quête d’expériences interdites, au vieux briscard qui ce soir encore dormira dans le caniveau et même au patron du troquet. Du Benetton générationnel. 

D'où le nom "botanique".

 

Tout le monde vous le dira, on peut porter deux regards sur BVLC : on peut y adhérer en se disant que la comédie populaire française est de retour en force, ou on peut avoir des envies de renvoi à la simple évocation du phénomène ch’ti qui ne mériterait pas tant de publicité. Je ne suis pas de ceux-là, BVLC est bien plus que ça à mes yeux : c’est un gigantesque pied-de-nez qui ne se révèlera qu’à la suite de plusieurs visionnages méthodiques. Beaucoup de gens finiront laissés sur le carreau tant la relecture attentive est indispensable. Le grand Dany Boon, de son vrai nom Daniel Hamidou (non, ne cherchez pas de blague là où il n’y en a pas) a tenté d’humaniser l’atroce, l’innommable, de la même manière que « La Chute » nous présentait un Hitler coolos (ou bien était-ce dans « La Beuze » ?), que « Le Bossu de Notre Dame » est une ode à l’eugénisme… tout ça pour mieux se rendre compte du fait que les Ch’tis, malgré tous les travers qu’on pourra leur trouver, sont (quelque peu) humains et donc nos frères (j’en sens qui serrent les fesses) à tous. Et puis c’est aussi sympa de se la jouer old school, parfois.

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Un commentaire

  1. […] ce moyen de communication “trop frais“. Montesquieu et C-Sheyn dans la même phrase, y’en a qui ont eu la légion d’honneur pour beaucoup moins drôle que […]


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